
2666, le titre du roman n’évoque rien, ou plutôt il laisse place à toutes les divagations. Est-ce une date ? Sommes-nous là en présence d’un roman de science-fiction ?
Ou bien est-ce tout autre chose que nous découvrirons ?
La seule certitude à l’entreprise de la lecture de l’ultime œuvre de Roberto Bolaño réside dans le fait que nous sommes face à un monument qui nous défie apparaissant tel un bloc de pierre extrait d’une fortification.
Dans les premières années du nouveau millénaire, dans l’attente d’une greffe de foie, l’écrivain Chilien donna vie à ce roman fleuve dans le but de subvenir définitivement aux besoins de ses enfants en cas d’issue fatale. 2666 sera publié de manière posthume en 2004 un an après que son auteur se soit éteint à l’âge de cinquante ans. 1300 pages au total découpées en cinq parties de longueurs variables pouvant être traitées indépendamment mais savamment reliées entre elles par, entre autres, la poursuite d’un énigmatique écrivain Allemand et une inqualifiable série de meurtres dans une ville du désert du Sonora.
Les histoires nous emmènent aux quatre coins du monde durant la quasi-totalité du XXème siècle. Tout au long du récit émergent des dizaines, peut-être des centaines de personnages dans une complexité, un maillage que seule la vie réelle est à même de proposer. Le roman est ainsi truffé d’histoires secondaires et de fausses pistes. Les digressions sont légion et on s’égare parfois sur des chemins invraisemblables sans même s’en rendre compte.
Les trois premières parties, relativement courtes, semblent nous préparer à la quatrième dans une sorte de montée en puissance ou plutôt de descente aux enfers décrivant les vies de gens ordinaires inexorablement portés par leurs destinées vers la ville mexicaine de Santa Teresa théâtre d’une inimaginable série de meurtres.
On plonge lentement dans l’adversité, le récit offrant la vision d’un monde en putréfaction parsemé de passages lumineux, émergeant telles des cavités salvatrices lors de l’ascension d’un sommet en plein blizzard.
La quatrième partie, la plus longue de toutes, est âpre. Elle nous emporte comme un marin délaissé au milieu de ces îlots du bout du monde aux sinistres appellations et jalonnés de carcasses de vaisseaux trop téméraires. On continue d’avancer comme par nécessité, pour sauver son âme dans un périple au purgatoire, assommé par la description de chaque crime de manière aussi stoïque que détaillée.
Pour celui qui en sort indemne la dernière partie sonne comme le retour triomphal d’une expédition vouée à l’échec en levant enfin le voile sur le parcours de l’insaisissable écrivain Benno Von Archimboldi.
N’offrant probablement pas le dénouement attendu et n’abandonnant pas pour autant l’exploration de la violence humaine sous toutes ses formes, le final, imprégné de mélancolie, nous permet de savourer une dernière fois l’esprit génial de l’auteur.
On ne dévore pas 2666, c’est lui qui nous emporte. Il ne nous enveloppe pas dans un voile de béatitude, il nous possède et nous ronge depuis les profondeurs de nos viscères. S’il est un testament le roman nous donne une indication crûe sur la vision du monde qui était celle de l’auteur alors qu’il faisait face à sa propre mort. Il expose des gens dans des lieux donnés à des périodes données. On n’y décèle pas le moindre parti pris, les faits sont exposés de manière impassible laissant au lecteur l’absolue liberté de faire le reste et c’est pour cela que le récit continue de se répandre en nous bien après avoir refermé le livre.
Roberto Bolaño est un avant tout un poète, il est impossible de l’oublier en abordant son univers, cette conjecture insoluble où s’égarer sans résister reste la meilleure chose qui puisse nous arriver.
François Cucchi.